La pollution sonore tue les baleines à bec

Rien de plus légitime que de se poser cette question au vu des échouages successifs de ces cétacés sur l’île grecque de Corfou, au sein d’une région déjà lourdement affectée par les exercices militaires de l’OTAN.

Ce 30 novembre 2011, 3 baleines à bec de Cuvier se sont échouées en deux endroits distants de 23 km, sur l’île grecque de Corfou.

Peut-on établir un lien entre l’échouage massif des baleines à bec de Cuvier et cet exercice naval ? L’hypothèse n’est pas irréaliste, bien au contraire.

Une tentative de renflouement, par la population locale, n’a pas porté ses fruits pour deux individus : l’un est mort à 200 m de la côte, retrouvé à 3-4 m de profondeur, dans une position « étrange » : la tête flottant en surface et le reste du corps sur le fond, le deuxième (s’il s’agit du même individu) s’est ré-échoué après avoir nagé sur 600 m et a été renfloué une deuxième fois, à la tombée de la nuit. Le troisième n’a pas été revu, ce qui ne signifie pas qu’il ait été sauvé.

Des sifflements réguliers en surface, venant de l’océan et dont l’intensité croissait en entrant dans l’eau, ont été entendus par les sauveteurs, pendant plus de deux heures, dans les deux lieux d’échouage. Ils étaient caractérisés par une fréquence d’émission suivie de pauses de 10 à 15 s.

Bien qu’aucun navire militaire ou de prospection sismique n’ait été aperçu par les sauveteurs, un pêcheur a cependant noté un navire de recherche « inhabituel ». L’on s’interroge sérieusement sur la possibilité d’un lien entre ces émissions sonores, la prospection pétrolière en cours ou sur le point de débuter dans cette zone, les manœuvres militaires et les échouages.

D’après les renseignements récoltés sur place quelques jours plus tard, il est confirmé que du  27 novembre au 02 décembre 2011, la marine italienne a mené un exercice d’envergure connu sous le nom de « Mare Aperto » en mer Tyrrhénienne (centre-sud), en mer Ionienne et dans l’Adriatique. Cet exercice inclut une surveillance aérienne et des lancements depuis la mer. Au moins l’un des navires participant à l’opération cette année est une frégate italienne, lance-missiles, appartenant à la classe Maestrale (qui comprend huit vaisseaux) et appelée le Scirocco (F573). Ce navire est équipé de deux systèmes de sonars actifs : le DE 1160B, similaire au AN/AQS-56 de la marine américaine et le VDS DE 1164, version profondeur-variable du même système.

Le 6 décembre 2011, trois nouvelles baleines à bec de Cuvier se sont échouées sur la côte Ouest de Corfou, toutes décédées : deux d’entre elles sur la même plage, la troisième à 9,3 km plus au nord. Le 7 décembre 2011, un autre cadavre a été découvert sur une autre plage. L’état de décomposition des animaux échoués permet de situer la mort aux alentours de celle des animaux trouvés vivants, soit le 30 novembre 2011. La répartition des découvertes s’étend sur la même zone que précédemment.

Des garde-côtes italiens ont confirmé le déroulement de l’opération militaire MARE APERTO/AMPHEX 2011 pendant l’échouage en masse. Cet exercice a impliqué deux sous-marins et s’est déroulé dans le Golfe de Taranto, de la côte ionienne de Calabre au point le plus à l’Est 37° 28′ N, 17° 60′ E.

Le Professeur Antonio Fernandez (Faculté vétérinaire – Université de Las Palmas de Gran Canaria) a, quant à lui, rendu possible l’autopsie de deux baleines échouées à Corfou, ce avec l’aide d’une équipe dépêchée rapidement sur zone et dirigée par le Docteur Manuel Arbelo. Grâce à l’état de fraîcheur de l’une des deux baleines, des lésions macroscopiques significatives ont été observées et seront documentées ultérieurement. La mobilisation du Dr A. Komnenou (Ecole de Médecine Vétérinaire, Université of Thessaloniki) a permis la coordination des vétérinaires locaux pour la collecte des prélèvements des derniers échouages.

Côté italien, une autopsie partielle a été réalisée par des membres du bureau local d’IZS (Istituto Zooprofilattico Sperimentale, équivalent de la DSV (Direction des Services Vétérinaires)) du  Mezzogiorno et des biologistes de l’Aire Marine Protégée de Capo Rizzuto : échantillons frais et organes ont été prélevés et conservés dans du formol ou congelés. La tête complète a été congelée. L’examen des prélèvements a eu lieu deux jours après l’échouage. Toutes les découvertes post-mortem seront comparées avec celles des baleines échouées de Corfou.

Vu le nombre de baleines échouées : environ 10, il est raisonnable de penser que d’autres individus ont péri en pleine mer et n’atteindront jamais les côtes ioniennes. La population locale de baleines à bec de Cuvier, de petite taille selon toute vraisemblance, a déjà subi trois échouages massifs directement corrélés à l’utilisation de sonars militaires (plus celui de l’Est de la Sicile au début de cette année).


La pollution sonore des oceans

Le silence qui régnait autrefois dans les profondeurs des océans et des mers de la planète ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir. Plus de navires, une intensification des enquêtes sismiques, la prospection pour le gaz et le pétrole, les sonars militaires… Toutes ces raisons expliquent que la pollution sonore est devenue un véritable problème pour la faune marine aujourd’hui.
Un rapport publié par le Fonds international pour la protection des animaux (IFAW), Ocean Noise: Turn it down, a démontré qu’au cours des dernières décennies, les bruits sous-marins créés par les activités humaines avaient considérablement augmenté, ce qui fait peser une menace importante sur de nombreux mammifères marins. Le bruit engendré par le transport maritime commercial, les sonars, l’exploration sismique réalisée par l’industrie pétrolière et gazière, la construction off-shore et les activités de loisir contribue à créer un environnement qui désoriente de plus en plus les cétacés.

Les baleines, dauphins, marsouins et certains autres cétacés se fient uniquement aux bruits sous-marins pour leur navigation, leurs communications et pour leur alimentation. L’augmentation de la pollution d’origine humaine peut provoquer des modifications du comportement des cétacés, par exemple l’abandon des zones de mise bas et de nourrissage, et dans certains cas extrêmes l’échouage, voire la mort.

Au cours de ces dernières années, certaines institutions internationales telles que les Nations Unies, l’OMI (Organisation Maritime Internationale) et l’Union Européenne ont accordé une plus grande attention à la pollution sonore sous-marine.

Le rapport d’IFAW sur le bruit sous-marin condamne tout particulièrement les bruits à haute intensité tels que les analyses sismiques et les sonars militaires. Ceux-ci émettent des sons supérieurs à 200 décibels qui peuvent blesser les animaux marins. Les scientifiques ont également lié les sonars à haute intensité à l’échouage fatal des baleines et dauphins.

Les grands mammifères marins communiquent grâce à des sons de très basse fréquence. Cela leur permet aussi d’identifier des sources de nourriture et de retrouver leurs partenaires. Des sons proches de ceux émis par exemple par les sonars militaires. Une étude menée par le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC) vient de montrer que l’acidification croissante des océans, qui résulte de sa capacité d’absorber le CO2 atmosphérique en concentration croissante, aide certainement la planète par rapport au réchauffement climatique, mais aggrave la pollution sonore des océans. « L’acidification des mers augmente leur capacité d’absorber les sons à basse fréquence d’environ 10 % par rapport aux niveaux préindustriels », expliquent les chercheurs du Monterey Bay Aquarium Research Institute.

Si le milieu marin est devenu trop bruyant, les sons émis par les grands mammifères qui y vivent sont très fortement réduits. Le directeur scientifique de la Whale and Dolphin Conservation Society, Mark Simmonds, a expliqué que le «brouillard acoustique» engendré par les sons des activités humaines en mer peut désormais être relié à des échouages importants de mammifères, en particulier dans le cas des baleines à bec qui plongent à de grandes profondeurs. À moins d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre en 2050, l’acidité des mers et des océans pourrait atteindre un niveau tel que les sons envoyés des navires vers les canons sismiques se propageront 70 pour cent plus en profondeur.

Le comportement des baleines à bec face aux sonars des bateaux laisse supposer qu’elles se sentent menacées, comme elles le sont par l’orque, leur prédateur naturel. Pour protéger ces mammifères marins d’une panique, les sonars devraient donc se faire plus discrets à l’avenir.

Des baleines échouées à cause des sonars

Le  système d’écholocation est basé sur l’émission par l’animal d’un son d’une fréquence particulière, renvoyé comme un écho par la cible vers le cétacé qui pourra alors l’analyser. Suivant l’orientation de l’écho, mais aussi sa netteté ou son intensité, l’animal peut en conclure la nature de la proie ainsi que sa position dans l’espace.

Malheureusement, les sonars (sound navigation and ranging) des bateaux destinés à repérer la présence de navires ennemis ou de bancs de poissons utilisent le même principe. L’innocuité de ces sonars pour les mammifères marins est ainsi de plus en plus remise en doute, notamment depuis l’inhabituel échouage et la mort de Baleines à bec de Blainville (Mesoplodon densirostris) en 2000, qui aurait coïncidé avec d’importants exercices des sonars de l’US Navy.

L’on ne sait pas grand-chose du comportement des baleines à bec car elles viennent rarement en surface mais l’on a pu comprendre leur mode de fonctionnement face aux bruits inhabituels. Pouvant plonger plus d’une heure à plus d’un kilomètre de profondeur, les baleines à bec savent en effet se faire discrètes et mystérieuses. Afin de mettre en évidence l’éventuelle nuisance provoquée par les sonars sur ces animaux, des scientifiques du Woods Hole Oceanographic Institution aux États-Unis ont utilisé deux méthodes complémentaires permettant d’analyser leur comportement en réponse aux fréquences émises par l’activité humaine.

En temps normal (A), la baleine à bec reste longtemps à environ 1 kilomètre de profondeur. Si elle entend des sonars (B) ou le son d’un orque (C), la baleine à bec se met à l’abri à 500 mètres de profondeur avant de remonter à la surface.

Les opérations militaires déséquilibrent les baleines

La première est une approche « opportuniste », consistant en l’enregistrement des réponses des baleines aux fréquences des sonars émises lors des exercices de la Navy. Alors que les « cliquetis » (les sons utilisés pour l’écholocation) des baleines sont détectés par des microphones sous-marins avant l’exercice, ils sont soudainement éteints dès le début de l’entraînement, indiquant que les baleines stoppent leur chasse et se réfugient dans une zone non polluée par le son.

Selon les résultats parus dans la revue Plos One, dès l’arrêt du sonar, les baleines reviennent progressivement chasser dans le périmètre. L’enregistrement du trajet effectué par un mâle portant une balise satellite montre plus précisément sa sortie de la zone au cours de l’exercice militaire, puis son retour, deux à trois jours plus tard.

Sonar ou orque ?

La seconde approche, expérimentale cette fois, a consisté à repasser des bandes d’enregistrements de sonars, ou des sons émis par des baleines tueuses (orques), puis à suivre une dizaine de baleines à bec dotées d’un appareil enregistreur (du son, de la position, de la profondeur). Face à ces deux types sonores différents, les baleines réagissent de la même façon, en arrêtant de produire les fréquences d’écholocation et donc de chasser, et remontent légèrement pour finalement rester vers 500 mètres de profondeur jusqu’à leur prochaine prise d’air en surface.

Ce comportement typique de protection, qui se produit dès que le niveau sonore du sonar atteint 142 décibels, indique que les baleines à bec se sentent menacées par ces fréquences comme elles le sont naturellement par les orques. Si la majorité des Cétacés semble savoir quel comportement adopter face à ces sons, il n’est pas impossible que certaines paniquent et aillent s’échouer sur les plages..

En attendant, il devient urgent que l’ACCOBAMS (Agreement on the Conservation of Cetaceans in the Black Sea, Mediterranean Sea and contiguous Atlantic area/ Accord sur la Conservation des Cétacés de la Mer Noire, de la Méditerranée et de la zone Atlantique adjacente) prenne ses responsabilités et obtienne des informations précises sur la nature, la durée et la localisation des activités relevant de « Mare Aperto » ainsi que sur l’utilisation des sonars actifs.

Pour protéger les Mammifères marins, il serait donc judicieux de respecter un niveau sonore beaucoup plus faible que celui actuellement admis

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